Le conte La barbe bleue illustré par Walter Crane.

Dans cette émission mensuelle autour du féminin, Katell Gut, sage-femme et philosophe, revient sur les images sociales des femmes à travers les récits et les époques. En ce mois d’octobre, exploration du conte populaire La Barbe bleue réinterprété par la psychanalyste Clarissa Pinkola Estés, à la recherche de la part de sauvagerie sur laquelle toute femme devrait pouvoir s’appuyer.

 

L’émission s’appuie sur Femmes qui courent avec les loups, de Clarissa Pinkola Estès (éd. Le Livre de Poche, 2001), psychanalyste et conteuse.

Pour contacter Katell : catherine.gut29@orange.fr

Barbe Bleue, un conte pour les jeunes filles restées « fleurs bleues »

Par Katell Gut

à partir de Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola Estès, psychanalyste et conteuse originaire d’Europe centrale et ayant vécu aux Etats-Unis.

 

Le mois dernier nous avons évoqué les vertus de la transgression quand elle permet à une personne de s’engager délibérément sur le chemin de l’émancipation et de devenir un individu conscient de soi, tout en restant à l’aise dans la société où elle vit.

Nous avons fait une lecture croisée chrétienne et juive de la transgression d’Adam et Eve quand ils désobéissent à Dieu-le-père en goûtant le fruit de l’arbre de la connaissance, ce qui mène à leur explusiondu jardin d’Eden.

Il y a deux points sur lesquels il me paraît justifié de revenir car ils éclairent chacun à sa façon le sens de l’histoire de La Barbe bleue.

Transgresser pour progresser

En premier lieu, la notion de transgression : elle est ce qui permet à Adam et Eve de sortir du Paradis, et correspond surtout à une sortie de fusion, et donc à une césure nécessaire pour prendre conscience qu’il y a « moi » et « l’autre ».
En tant que sage-femme, cela m’évoque la naissance du petit de l’homme, qui vient au monde… et quitte le lieux des eaux primordiales (liquide amniotique) où il vivait en symbiose dans son environnement et où il sera passé de l’état de cellule à embryon puis à fœtus… avant d’être « expulsé » dans un espace nouveau pour lui. Un nouvel état d’être comme pour ses lointains parents (je rappelle que l’enfant qui dépasse le terme est en danger de mort…).

Donc, j’insiste : transgresser (dans le sens d’oser quitter les rivages du « convenu », le confort de l’obéissance et le comportement mimétique) est un comportement courageux, nécessaire et joyeux, pour passer d’une étape à une autre et d’une prise de conscience à une autre, si l’on choisit de devenir un individu conscient de soi et responsable de ses actes, sur chemin de son existence.

L’autre notion que je n’ai pas pu développer lors de la précédente émission est liée au personnage de Lilith.
J’ai découvert Lilith à l’âge de 30 ans, quand je faisais une formation au conseil conjugal, pour pouvoir intervenir dans le centre de planning familial de l’hôpital où j’exerçais comme sage-femme accoucheuse. Et ce portrait de la première Eve m’a fait l’effet d’une révélation. Lilith serait la première Eve, créée par Dieu, au même titre qu’Adam à partir de la terre. Sa réalité mythique qui fait d’elle un « référent archétypal » important de la psyché féminine a été cachée à la conscience collective des siècles durant, mise sous cloche dans la bibliothèque du Vatican, et n’a ressurgi que depuis quelques décennies… L’histoire, décrite dans certaines traductions des textes fondateurs de la Bible, raconte que c’est parce qu’elle tenait à être considérée comme l’égale d’Adam, et non dans un rôle d’épouse, de soumission et d’obéissance, qu’ils se disputaient sans cesse… et qu’il y eut un clash ; elle le quitta et se réfugia au bord de la mer rouge (tout un symbole) où elle mettait à mort les enfants dont elle ne voulait pas ! Elle refusa les conditions de son retour au lit conjugal, que lui proposait des anges missionnés par Dieu. Pour donner une compagnie à Adam , Dieu créa Eve. Lilith fut dévorée par la jalousie vis à vis de celle qui l’avait en quelque sorte supplantée… Sa colère ne semble pas pouvoir s’assouvir et risque de durer l’éternité. Ensuite elle a été littéralement diabolisée et l’Église en a fait la représentation de tout ce qui éloigne de la norme : les amours illégitimes, les plus obscures pulsions, la maltraitance aux enfants… Elle a été rejetée dans les coins les plus sombres du monde, pour y devenir la reine des démones et autre succubes.

La part de sauvagerie en toute femme

Dans l’histoire de Barbe Bleue, comme vous devez vous en souvenir, la notion de transgression est au centre de l’histoire… et c’est en quelque sorte la force sauvage de Lilith qui sera mise en action pour permettre à la jeune femme de n’être pas décapitée, comme le furent ses consœurs.

Voici un petit rappel de l’histoire telle qu’elle nous pouvons la lire dans le livre intitulé Femmes qui courent avec les loups  où l’auteure : Clarissa Pinkola Estès, évoque et commente des contes qui évoquent l’archétype de la femme sauvage, cette part d’ombre qui vit dans notre psyché profonde, à nous les femmes, et qu’il est juste de pouvoir faire émerger en cas de besoin.

Je suis obligée par le cadre de cette émission de ne reprendre avec vous que les grandes lignes de cette histoire… mais je vous invite vivement à aller la lire dans son intégralité en compagnie de C.P.Estès.

Qui était au fond Barbe Bleue ?

Dans l’histoire, il est représenté par un homme qui porte beau et semble riche, puisqu’il a un beau château (aujourd’hui il aurait une belle voiture et un bon compte en banque…), et possède donc tous les attraits du séducteur et du protecteur. Il y a bien ce reflet bleu dans sa barbe qui paraît incongru, voire inquiétant, et qui aurait du alerter la jeune fille. Ses sœurs ou ses aspects psychiques intérieurs lui disaient d’ailleurs de se méfier… mais sa mère ne lui avait jamais dit que derrière les sourires et les belles paroles pouvait se cacher d’autres facettes moins agréables, voire dangereuses… et tout séducteur et manipulateur vit aux dépends de celui ou celle qui l’écoute, non ?

C’est bien parce que la jeune épouse du Magicien est candide et naïve qu’elle va se retrouver en danger de mort. C’est donc, dés le début de l’histoire, le manque de discernement et le désir d’être casée, la perspective d’une vie facile, l’idée de se retrouver châtelaine qui la conduisent à épouser Barbe bleue .

Il va s’absenter quelques temps (on ne sait pas combien…) et laisse le château à la belle. Elle peut inviter ses sœurs et leur faire visiter l’endroit… sauf, qu’il lui interdit de se servir de cette petite clé, celle-ci un peu spéciale, pendouille à côté de toutes les autres clés du trousseau. La jeune épouse s’en saisit, sans réaliser qu’il s’agit là d’une sorte de test…mais lui, tel un dictateur sait bien qu’il vient de poser un cadre pour jauger la conduite de sa femme. Et voilà le piège en place, et bien entendu, Barbe bleue ne prévient pas qu’en cas de désobéissance, il s’arroge le droit de vie et de mort.

Je passe sur les détails de la visite du château et du grand plaisir qui y est pris, car la jeune épouse a invité ses sœurs à faire le tour du domaine jusqu’au moment où dans un coin sombre, sur le mur, elle voit une porte menant probablement à une cave, en train de se fermer, et là la jeune fille se rend compte que c’est justement avec la fameuse clé qu’elle peut l’ouvrir. Elle ne résiste pas longtemps à la tentation car sa curiosité est toute excitée…Elle ouvre donc et que voit-elle ? Des têtes coupées de femmes en pyramide, comme un macabre tas de pommes… Ce sont les têtes des précédentes épouses de Barbe bleue, qui elles aussi se sont conduites en bécasses et sont tombées dans le piège du maître de l’endroit. (vous avez dit « pervers-narcissique » ? ).

A cet endroit de l’histoire, il me paraît intéressant de préciser que la curiosité, comme la transgression, sont des qualités. Et c’est la perversion de la situation créée par le pouvoir en place, qui leur donne l’apparence d’un défaut voire d’un péché…et fait choir dans le sentiment tenace de culpabilité.

Elle prend conscience et réalise enfin à qui elle a affaire. Elle vient de le démasquer, en quelque sorte ! Mais la peur s’insinue : n’est-il pas déjà trop tard ?

Elle est dans le rôle de l’épouse : celle qui psychiquement a accepté d’épouser Barbe bleue et de vivre la rencontre coûte que coûte, celle qui ne fuit pas l’épreuve, et qui vit sa vie à plein bras, à plein cœur, à plein ventre…
Comment va-t-elle s’en sortir ?

Dans un premier temps, elle va tenter de cacher la clé, mais bizarrement celle-ci s’est mise à saigner, et ce sang est révélateur de sa faute…tout au moins rend sa transgression visible. Il est intéressant de faire remarquer à ce moment de l’histoire, qu’à chaque fois qu’on fait une prise de conscience, il existe un changement dans la psyché de l’individu, et il ne lui est possible de faire de retour en arrière, et faire comme si… il n’avait pas compris, car la vie nous conduit toujours vers l’avant.

Et bien évidemment c’est le moment où Barbe bleue réapparaît. Sa colère d’avoir été désobéi est immense ; il entre en fureur et tient déjà sa jeune épouse par les cheveux pour la décapiter…
Pour sa survie, cette dernière a l’idée d’implorer d’obtenir un peu de temps pour pouvoir, dit-elle se mettre en règle avec Dieu… Il ne lui refuse pas. Elle monte dans la tour et c’est la fameuse phrase que tout le monde connaît : sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?

Pour Pinkola Estès, Barbe bleue est un aspect psychique inhérent à l’être humain, celui que docteur Freud a nommé le sur-moi… cette part de nous qui fait les petites fille sages et obéissantes, pour plaire à son papa et à sa maman, à son grand frère, plus tard à son professeur (maître ou maîtresse) … et à son mari…etc. C’est l’aspect élaboré en chacun de nous pour faire de nous des êtres sociaux et ainsi de bons fonctionnaires.

Quand la jeune femme réclame du temps c’est pour trouver le chemin vers ses propres forces intérieures pour faire face à cet ordre établi qui lui apparaît pervers et injuste, personnalisé ici par Barbe bleue, expression du pouvoir du monde dans lequel elle vit et qu’elle voit maintenant sous un autre jour… Trivialement parlant, on pourrait dire qu’elle vient de perdre les peaux de saucisson qui lui bouchaient la vision.

Non, tout le monde n’est pas bon, n’est pas gentil… il existe des prédateurs, des gens méchants qui prennent plaisir à provoquer un sentiment de malaise, voire de souffrance chez leurs compagnons de jeu (pour ne pas dire de vie).

En fait ce jeu relationnel qui consiste à rabaisser l’autre, à l’inférioriser par telle ou telle remarque au nom d’un règlement imposé, est au fond un jeu pervers de l’ego qui se valorise à peu de frais sur le dos du pigeon qui encaisse et s’aplatit.

Pour l’héroïne du conte ; il s’agit de ne pas se laisser couper la tête… elle rameute donc ses forces sauvages et se bat au corps à corps, au cri à cri, avec la force qui veut l’asservir à sa loi. Elle défend son droit d’être elle-même, d’exister et de s’affirmer, son droit à la curiosité, à la découverte du monde où elle vit, sa prise de conscience qu’il faudra réfléchir et « régler son zoom », la prochaine fois qu’elle entreverrait un fil bleu inquiétant dans la jolie barbe, lors d’une prochaine rencontre avec « un ami qui vous veut du bien ».

Pinkola Estès emploie le terme de « démentellement » (déconstruction mentale) de Barbe Bleue par le personnage central de l’histoire (c’est à dire l’individu qui lit le conte avec passion, vous et moi…) , et elle finit l’histoire en suggérant que la jeune femme a réussi à transcender l’expérience en plaçant à sa juste place psychiquement parlant, son « sur-moi » -« la duègne », comme en parlait Benoîte Groult dans son livre intitulé « les vaisseaux du coeur »- et à en faire un acquis pour les prochains défis que la vie mettra sur son chemin.

Conclusion : c’est à ses dépends qu’on apprend ce que l’on a besoin de savoir… H.Hesse dans Siddartha.