Dans cette émission mensuelle autour du féminin, Katell Gut, sage-femme et philosophe, se penche sur la condition féminine dans notre société, à travers les récits et les époques. Au programme de ce mois de février 2019, la maternité confrontée au handicap de l’enfant.

 

L’émission s’appuie sur Femmes qui courent avec les loups, de Clarissa Pinkola Estès (éd. Le Livre de Poche, 2001), psychanalyste et conteuse et son analyse du Vilain petit canard d’Andersen. 

Le vilain petit canard, première partie : maman cane ou la confrontation au « hors norme »

par Katell Gut

Hans Christian Andersen a écrit quantité d’histoire sur les enfants orphelins et ce conte-ci fut rédigé en 1845, il est étonnant d’universalité et d’actualité. Il m’a paru juste d’en faire l’étude en deux temps, l’une qui concerne le ressenti du parent et l’autre celui de l’enfant. Dans Femmes qui courent avec les loups, Clarissa Pinkola Estès évoque la basse-cour et ainsi la situation critique d’un parent qui réalise que cet enfant-ci n’est pas comme les autres… il n’entre pas dans la normalité attendue, prévue, habituelle, supposée…

De l’anormalité à la non conformité de l’enfant

Qu’il s’agisse d’un pied de travers, d’un doigt en moins, d’une bouche qui défigure, d’yeux bridés, plus ou moins accompagnés d’un pli palmaire, d’une dysharmonie corporelle avec des membres courts, d’une trop grosse tête, d’un cri anormalement aiguë, d’une incarnation trop bleutée… que sais-je encore, l’a-normalité est bien là, visible ou discrète, plus ou moins évidente, plus ou moins criante, frappante, inquiétante et surtout déstabilisante pour le parent… voir aussi le corps médical qui a accompagné le parent lors de la naissance de l’enfant.

Tout le monde sait que la Nature met au monde des êtres qui sont différents , qui s’écartent de la norme, et qui seront dés le départ de leur existence, considérés comme à part, donc très vite ressenti par le groupe comme étant non conforme .

Si cette non conformité se décline en terme de prodige, d’exceptionnel,de remarquable elle sera vécue par le corps sociétal comme un plus, une prouesse, quelque chose d’admirable , et l’être en sera encensé et encouragé à se développer toujours davantage; mais, si cela s’exprime en terme de manque, d’incapacité partielle ou globale, cet être-là coure un risque non négligeable d’être mis au rebut, considéré comme trop dérangeant, faisant écho à quelque chose de l’ordre du : impensable, de l’ insupportable, de l’inacceptable… surtout dans des sociétés où le rapport à l’autre se joue en terme de rapport de force, de pouvoir, de réussite et d’affirmation de l’ego….L’attachement parental est alors mis en tension, et il n’y aura que l’intelligence du coeur pour contre-balancer cette pression sociétale qui tend à exclure et mettre à distance du groupe ce qui ne va pas dans le sens de la norme et des standards d’une époque.

C’est en tout cas ce que j’ai vécu dans les années 80-90-2000 lors que je fus confronté au poly-handicap de mon fils Jean-Christophe.
Chaque histoire est particulière et il ne me paraît pas intéressant de faire des comparaisons ou de décider pour les autres comment ils devraient choisir telle ou telle forme d’éducation pour leur progéniture classée « handicapée » ou porteur de handicap… Le vécu, l’histoire de chacun fait résonance dans cette mise en scène de la vie pour ces parents-là, perçus comme privilégiés par une société canadienne (!?!), ou porteur d’une croix par des sociétés imprégnées de morale chrétienne.
Cela se joue en fait dans la perspective du regard que l’on porte sur l’être humain .

Certains seront envahis par la peur de l’inconnu et du changement en soi à apporter dans leur vie. Ils resteront d’une certaine façon à la surface des choses, traumatisés d’avance par ce qu’ils pensent qu’implique pour eux un engagement au corps à corps. D’autres n’oseront pas la remise en cause de leurs préconçus, ni des habitudes de prises en charges médico-éducatives que leur société propose.

C’est une épreuve de vie, et il est plus difficile pour certains ,que pour d’autres ,d’ envisager l’être catalogué « a-normal » en tant que personne. ; le handicap constitue une sorte de masque ou de cuirasse, ou un mur, qui peut être ressenti comme un obstacle insurmontable à négocier.

Je me souviens de cette femme qui avait mis au monde un enfant trisomique, non diagnostiqué préalablement, lors d’une première grossesse. Cet enfant, qu’elle et son époux aimait beaucoup, avait 5 ans lorsqu’elle se trouva enceinte pour la deuxième fois, et il y eu des examens qui permirent de diagnostiquer la même « anomalie de chromosome» chez l’embryon qu’elle portait. Elle vécue une situation psychique difficile avant de prendre une décision d’avortement ou de prolongation de cette grossesse…

Un livre très utile pour réfléchir à ces questions est celui de Boris Cyrulnik, intitulé Un merveilleux malheur, qui approfondit les notion d’oxymoron, de résilience et de tricotage….

Pour ma part en tant que sage-femme et parent concerné, je voudrais insister sur le poids du contexte qui prévaut à la mise au monde d’un être singulier qui va faire voler en éclats les références psychiques sur lesquels ses parents se sont construits. Je tiens à le redire, chaque histoire est particulière et nous n’avons surtout pas à juger des comportements et des choix des personnes. Je suis convaincue que l’empathie est la seule attitude juste, qui, ne valorise ,ni ne dévalorise, mais qui permet un lien d’humanité non violent, dans une épreuve de vie qui elle, est effectivement d’une grande violence.

En outre, j’ai pu remarquer dans mon expérience professionnelle et personnelle combien le désir d’enfant qui était à l’origine de la grossesse comptait fort, dans l’attachement qui allait pouvoir (ou pas) se mettre en place.

En fait, il s’agira toujours d’un tissage de lien, au jour le jour, où les difficultés intérieures (liées à son milieu familial et psychique) et extérieurs (liées à la conscience collective de la société où l’on vit) sont nombreuses et où ,à tout moment, la tricoteuse peut louper une maille…ou bien, à contrario, être portée par un telle « passion » qu’elle participera à faire évoluer les lois quant aux prises en charge du handicap, en se confrontant aux représentants politiques du moment.(cf. La loi de 1991,sur la prise en charge à domicile des enfants porteurs de handicap, signé par monsieur Bérégovoy sous l’égide de la présidence de François Mitterrand).ou encore, par le biais d’un article sur l’annonce du handicap dans une revue professionnelle d’obstétrique, qui sera utilisée lors de la formation des professionnels de santé, pour qu’il se comportent moins dans le jugement et le « faire à la place de… », alors qu’ils sont confrontés à des situations de cette sorte….

Si la confrontation d’avec le handicap peut apporter quelque chose dans l’existence, et là, je rejoins la formule canadienne de « privilège », c’est bien dans la transformation profonde en terme d”humanité, en terme d’ouverture à l’intelligence du cœur, que ce genre de lien peut apporter à ceux et celles qui s’y « soumettent ». Chez nos cousins canadiens du Québec, le politique argumente ainsi ces choix de prise en charge en considérant que ce n’est pas la personne qui est handicapée, mais la société dans laquelle cette personne vient de naître, et que c’est à la société de travailler et de se configurer pour à lui offrir une place conforme à ses potentiels…cela laisse rêveur, non ?

Je ferai référence à cette formule de sagesse amérindienne qui, en donnant la parole aux plantes médicinales  disait à peu près cela : »ne cherchez pas plus avant, ni le pourquoi ni le comment de nos vertus bienfaisantes, nous buvons à une source où vous n’avez pas accès.. ». Cette sagesse nous enjoint d’accueillir, d’accepter humblement et courageusement l’épreuve que la vie nous fait traverser, sans aller chercher des explications karmiques ou métaphysiques ou religieuses, qui ont leur valeur mais comportent aussi une part de culpabilité qui ne ferait qu’alourdir le poids à porter tout au long de ce chemin de vie.

Quatre profils de mères (ou de pères)

C.P.Estès, rédige un long passage intitulé « différentes sortes de mères ». car pour elle « le complexe maternel » est un des aspects centraux de la psyché féminine.

Je la cite : dans le conte nous pouvons interpréter la mère cane comme étant le symbole de la mère extérieure, mais la plupart des femmes ont reçu en héritage de leur propre mère une « mère intérieure ».

Je ne peux qu’inviter ceux et celles que cela intéresse à lire ces pages du livre à propos de cette notion de mère intérieure, tout particulièrement les parents qui sont confrontés au handicap ou à la maladie sévère chez un de leurs enfants. Cela peut constituer une eau de jouvence pour des personnes soumises au poids du sentiment de culpabilité, qui les habite, les écrase ou les ronge , parfois tout au long de leur existence.

La mère (ou le père) ambivalent(e)

La mère cane est coupée de la force de ses instincts , accablée par les sarcasmes émanant de ses voisins de basse-cour. D’un côté il y a son désir d’être acceptée par son village, d’un autre celui de se protéger, d’un autre côté encore celui de réagir à la crainte qu ‘elles et son enfant soient punis, persécutés ou tués par le village. Il s’agir -là d’une réaction normale à une menace anormale de violence physique ou psychique ; et en fin il y a l’amour instinctuel de la mère pour son enfant et le désir de le » protéger…

Pour C.P.Estès, la mère dont l’enfant est différent doit avoir l’endurance d’un Sysiphe(pour son endurance), la témérité d’un Cyclope(sa capacité à se montrer féroce), et le cuir d’un Caliban (pour sa peau dure) pour aller contre une culture à l’esprit étroit.

Pour l’auteur, il y a longtemps que des lois qui empêchent les gens de maintenir l’unité de leur travail, de leur famille et de leur vie privée devraient avoir été abolies …

et cela fait écho à mon propre engagement dans les années 1990-91, pour ouvrir une porte à ce genre de droit, envers et contre tous, à l’encontre des mentalités de l’époque… à peine 30 ans en arrière.

Mais si une femme a été imprégnée dans sa propre psyché par ce genre de structure maternelle ambivalente, c’est à dire que sa propre mère a intégré en elle les lois de la tradition, de la culture en place qui lui ont imposé ses règles, mère restant tiraillées entre des choix qu’elle n’ose affirmer, des transgressions qui lui paraissent infaisables…même si cela va à l’encontre du bien-être de son enfant, de sa fille ou des ses autres enfants ,.. cette femme -là, devenant elle même mère, en mémoire de sa son propre vécu ou de celui d’un frère ou d’une petite soeur, en fidélité à sa propre mère, en obéissance aux règles sociales en place, pourra céder trop facilement , ayant peur de prendre position ; d’exiger le respect, d’affirmer son droit à le vivre à sa manière.

Pour C.P.Estès, depuis l’origine des temps, il n’existe de meilleur remède à l’ambivalence et à son action invalidante qu’un acte d’héroïsme reconnu comme tel.

La mère effondrée

Comme la mère cane, à la fin, cette mère là ne peut plus supporter le harcèlement dont est victime l’enfant qu’elle a aidé à venir au monde.

Elle ne peut tolérer plus longtemps les tourments qu’elle doit endurer de la part de la communauté en tentant de protéger son enfant « étranger ». (cf . refus d’accès à l’école- incitation du corps médico-social au placement dans des centres adaptés- souvent en internat- remarques désobligeantes de passants dans la rue, qui suggèrent que ce genre d’enfant ne devrait pas être mis à la vue de tous-, trop dérangeant, probablement..parfois c’est de sa propre famille que vient la critique des choix de cette mère…piège de la double contrainte, où on a l’impression que quoique l’on fasse, on a tord !!!).

Alors, elle s’effondre et s’écrie « si seulement tu pouvais t’en aller » à l’adresse du petit canard, qui, déchiré, s’enfuit…(pire, si seulement tu pouvais disparaître, parfois, si tu pouvais ne jamais avoir exister…avec une désir de mort à proximité, qui affleure et peut entraîner le couple mère-enfant dans des geste irrémédiables pour faire cesser ce qui est vécu comme un cauchemar..

Une mère qui s’effondre est une femme complètement égarée, qui a été coupée de son Soi sauvage et qui est dans un grand embrouillamini, (pour celle qui ne sait plus où elle en est), dans un bourbier (on pens eque personne ne comprend par quoi on passe), ou dans une fosse (une vielle blessure se rouvre, souvent une injustice dont on a été victime dans l’enfance).

Et C.P. Estès de conclure : quand une culture oblige une mère à choisir entre l’enfant et elle, quand elle a besoin de nuire à l’âme de quelqu’un pour faire respecter ses proscriptions, il y a quelque chose de cruel et de malsain, c’est une culture malade.

Cette culture peut être celle qui entoure la femme, mais aussi -et c’est pire- il peut s’agir de la culture que celle-ci a intériorisée.

La mère-enfant ou la mère non maternée

L’image que représente ci la mère cane est simple et naïve. Le type le plus courant de la mère fragile est de loin la mère non maternée.

Il y a plusieurs raisons au comportement d’une mère qui finit par se détourner de son enfant.

Peut-être est-elle une femme devenue mère alors qu’elle était encore très jeune et très naïve psychiquement parlant.

Peut-être que son psychisme est tellement délabré qu’elle considère que personne, pas même un bébé n ne peut l’aimer.

Peut-être que sa famille et sa culture lui ont causé de tels tourments qu’elle pense ne pas arriver à la cheville de l’archétype de la « mère radieuse » qui accompagne la première maternité.

Quoiqu’une femme ait un lien spirituel et physique inaliénable avec sa progéniture dans le monde de la femme Sauvage instinctuelle, elle ne devient pas toute seule une mère temporelle au plein sens du terme , énonce C.P.Estès.

Et d’ajouter : une mère doit être maternée quand elle materne…et de regretter qu’il n’existe plus dans nos sociétés ,ce genre de cercle de femmes, ouvert à toutes ou le soi instinctuel prodigue son aide et ces bienfaits aux nouvelles générations… la mère-enfant est ainsi introduite dans le cercle des mère accomplies, qui l’accueillent avec des plaisanteries, des présents et des histoires…

A mère forte, enfant fort

Le remède consiste à faire en sorte que la jeune mère intérieure de chacune soir maternée par des femmes en chair et en os, plus sages plus âgées et de préférence passées à l’épreuve du feu et solides comme roc.

Après ce qu’elles ont enduré, elles ont des yeux qui voient, des oreilles qui entendent, des langues qui parlent, quel qu’en soit le coût désormais. Et, elles sont emplies de gentillesse.

Ces liens entre femmes, pour C.P.Estès, qu’ils soient du sang ou affinités psychiques sont d’une importance capitale car , dit elle, on ne doit jamais abandonner la structure et le concept de la mère sauvage.Ce serait l’abandon par la femme de sa propre nature profonde, celle qui possède toute la connaissance, toutes les petites graines, toutes les aiguilles pour raccommoder ; tous les remèdes pour travailler, se reposer, aimer, espérer.