Gérard Mauger, sociologue et directeur de recherche émérite au CNRS, revient sur le traitement par les médias des conflits sociaux – émeutes comme celles de 2005, grèves, mouvement des gilets jaunes – et sur les différences d’approches entre journalistes, chercheurs et politiques.

La médiatisation du conflit social

C’est à l’occasion du festival Longueur d’Ondes que nous avons rencontré Gérard Mauger qui analysait au cours d’une conférence la médiatisation d’un conflit social et de ses développements. Lors de son étude des émeutes urbaines en 2005, le chercheur s’est intéressé au traitement de l’information par les politiques, les journalistes et les sociologues. Il a souligné les différences entre ces trois catégories d’observateurs et leur traitement du conflit social.

Divergences entre journalistes et sociologues

Le conflit sur le terrain est complété par un conflit d’interprétations, conflit symbolique entre les discours et les points de vue entre intellectuels (peu entendus), journalistes et politiques (ceux qui ont les moyens de se faire entendre). 

L’étude du conflit social cherche à définir le sens du conflit. Selon l’acteur qui produit l’étude, le résultat sera différent, et plus ou moins convaincant. Et pour cause, selon Gérard Mauger, les journalistes ont moins de temps pour étudier et traiter le conflit social, dont par ailleurs on parle peu car il est perçu comme non-intéressant ; certains conflits sociaux (les grèves après fermetures d’usine par exemple) deviennent même “ordinaires”.

Les sociologues, eux, ont le temps de traiter le conflit et de se pencher sur ses véritables causes, notamment en sortant du terrain où se déroule le conflit social. Grâce au temps dont il dispose, le sociologue peut cerner le conflit dans sa complexité ; nous permettre une véritable compréhension des phénomènes et de tous les ingrédients d’un conflit. Et ce n’est pas sur le terrain immédiat – la rue, le piquet de grève ou le rond-point – qu’on comprendra le mieux un phénomène. Parfois, il faut aller du côté des directions des grands groupes économiques ou dans les maisons et dans le quotidien des manifestants pour percevoir tous les aspects d’un mouvement social.

Paradoxalement, la part des médias dans le traitement de l’information du conflit est pourtant plus importante – car plus visible – que celle des sociologues. 

Un nouveau traitement de l’information

Une nouveauté dans la médiatisation du conflit social est néanmoins apparue, en particulier dans le mouvement des gilets jaunes qui fait figure d’ “ovni” et qui bénéficie d’un “effet de surprise” avec des acteurs différents des autres conflits, des endroits inhabituels, un fonctionnement peu ordinaire.
Échappant à la parole politique et médiatique, le groupe se sert des réseaux sociaux pour gérer sa propre médiatisation. Le mouvement s’exprime en son propre nom, se passant des journalistes qui pourraient contrôler son image et c’est lui qui impose son agenda. C’est la nouveauté : autrefois, la parole des classes populaires était “confisquée” ; c’est aujourd’hui beaucoup moins vrai grâce aux réseaux sociaux (et à la massification de la scolarisation). 
À cette autonomie dans l’expression, s’ajoute une inventivité dans la scénographie de la communication et dans le “storytelling” : les “actes” déroulent une histoire à l’image des épisodes d’une série dont on ignore si elle se terminera un jour… Les angles varient : violences policières, pouvoir d’achat, remise en cause des médias …. Tous ces ingrédients débouchent sur un traitement inédit de ce conflit social. 

Quant au fait que les journalistes soient souvent conspués par les gilets jaunes, il inspire à Gérard Mauger cette réflexion : 

“Qu’est-ce qui est préférable, parler de tout à tout instant, ou une seule fois, mais bien, de quelque chose qui se reproduit souvent ?”

 

Bibliographie : quelques publications de Gérard Mauger

 L’émeute de novembre 2005. Une révolte protopolitique. Broissieux, Éd. du Croquant, coll. Savoir/agir, 2006, 157 p.

Repères pour résister à l’idéologie dominante, Broissieux, Éditions du Croquant, 2013, 238 p.

La théorie de la reproduction à l’épreuve de la massification scolaire, édition bilingue, Porto, Instituto de Sociologia, 2012.

 « Les origines intellectuelles de Mai-Juin 68 », Siècles, « Lectures militantes au XXe siècle », n° 29, 2009.

« La participation des sociologues au débat public sur l’insécurité », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 14, mai-août 2011, www.histoire-politique.fr

« Les raisons de la colère. Sur l’émeute de novembre 2005 », in Sophie Béroud, Boris Gobille, Abdellali Hajjat et Michèle Zancarini-Fournel (dir.), Engagements, rebellions et genre (1968-2005), Paris, Éditions des Archives Contemporaines, 2011, p. 25-41