Dans notre émission mensuelle “Autour du féminin” avec Katell Gut, on  philosophe sur la condition féminine dans notre société. Cette fois, nous décortiquons le conte d’Andersen Le vilain petit canard et ce qu’il nous apprend de l’exil et de la quête de l’identité profonde. 

L’émission s’appuie sur Femmes qui courent avec les loups, de Clarissa Pinkola Estès (éd. Le Livre de Poche, 2001), psychanalyste et conteuse et son analyse du Vilain petit canard d’Andersen. Après une précédente émission consacrée à la maternité d’un enfant handicapé ou différent, voici une seconde interprétation qui s’intéresse à l’exil dans tous les sens du terme. 

Le vilain petit canard – 2ème partie – ou les leçons de force dans l’expérience de l’exil

Par Katell Gut

Le vilain petit canard erre à la recherche d’un endroit où se poser enfin, et il fait ce chemin en appui sur l’instinct d’aller de l’avant, et va agir ainsi jusqu’à ce qu’il ait trouvé une place, juste pour lui.

Le prix à payer pour entrer dans la danse et se sentir membre du groupe

Il y a un écueil fréquent dans cette tendance à aller chercher de l’amour partout où il ne faut pas ! Comme notre héros, quand il est dans la ferme où il se fait chahuter par les enfants, et qu’il renverse le pot de farine et mets ses pattes dans le pot de crème, et mets la fermière en colère…
La femme en exil doit s’interroger sérieusement sur ses mauvais choix, car si elle prend le temps de réfléchir sur elle-même, de ressentir avec empathie, ses blessures, ses colères , ses désarrois, elle éprouvera le besoin de voir ses talents, ses dons, ses limites, reconnus et acceptés.
Et ce n’est pas celui qui se trouve à portée de la main, celui qui peut remplir ce vide…c’est celui qui la rend plus forte, et il se reconnaît à cela.
Mais quand on est désespéré, on a tendance à faire tout de travers, à chercher la mauvaise chose au mauvais endroit…
Alors, il est utile de jeter des ponts, même avec des groupes auxquels on n’appartient pas ; mais il reste impératif de ne pas faire d’efforts trop démesurés, le désir d’appartenance, ne doit pas museler la communication avec la femme sauvage de la psyché ; en effet une femme à laquelle on a rogné les griffes, une femme qui s’essouffle à être bien élevée, voire parfaite, ne peut pas être une femme pleine d’élan vital.
Le meilleur pour l’âme est de rester ce que nous sommes et de laisser les autres être ce qu’ils sont.

Le risque de devenir indifférente 

Une autre façon d’affronter l’exil est de devenir de glace, tel notre héros pris dans les glaces, et où il faut l’intervention d’un gentil fermier pour lui sauver la mise.
Pour une femme devenir de glace n’est pas, au contraire de ce que pensent certaines, une réussite. C’est un acte de colère défensive.
L’humain devenu de glace décide de ne plus rien éprouver, ni à l’égard de lui-même , ni aussi, parfois, à l’égard des autres. C’est un mécanisme nuisible à l’âme psyché, qui inhibe au passage la fonction créatrice. Et comme dans le conte, il faut briser la glace et libérer l’âme de son carcan de gel.
Puis, comme notre héros, aller de l’avant et se battre.
Prendre la plume, la poser sur le papier, cesser de gémir, et écrire,
Prendre le pinceau et se mettre à peindre.
Mettre son juste-au-corps, attacher ses cheveux et laisser aller son corps.
Pratiquez votre art… ce qui bouge, ne peut en général pas geler.

La personne susceptible de nous sortir de la glace, de nous arracher à notre absences d’émotions n’est pas forcément quelqu’un dont nous partageons l’appartenance. Comme dans le conte, il peut s’agir d’un acte de gentillesse d’un étranger de passage. Cela peut prendre la forme d’un coup de chance, qui va nous donner ce dont nous avions un besoin urgent, ou bien la possibilité d’un moment de répit, un relâchement de la pression, un espace où nous reposer.
Parce que cela nous arrive quand nous touchons le fond, nous sommes poussées vers une nouvelle étape dans les leçons de force de l’exil.

Un bénéfice essentiel de l’exil : se trouver enfin !

Si vous avez tenté, en vain, de vous couler dans un moule, réjouissez-vous plutôt. Vous êtes peut-être une exilée, mais du moins vous avez mis votre âme à l’abri.
Lorsqu’on échoue à se conformer à quelque chose, il se produit un étrange phénomène : l’exilée que l’on chasse, tombe sur sa véritable appartenance psychique, que ce soit dans des études, une forme d’art, ou un groupe de gens.
A quelque chose malheur est bon, car l’exil, nous fait désirer la libération de notre véritable nature et l’environnement culturel qui va de pair. Et ce désir même nous fait avancer.

Les chats hirsutes et les poules qui louchent
Dans le conte, ces animaux jugent les aspirations du petit canard stupides et absurdes, ce qui nous donne un aperçu de la susceptibilité et des valeurs de ceux qui dénigrent les êtres différents d’eux. (cf. Georges Brassens : « car les braves gens n’aiment pas que… l’on suive une autre route qu’eux… ».
Trop souvent, quand les gens sont différents, c’est toujours l’exilé qui est considéré comme inférieur et les limites, ou les motivations de l’autre ne sont pas évaluées comme il faudrait.
Ici, le petit canard, qui sait nager mais pas sauter comme un chat, partage l’expérience de milliers de femmes exilées : celle d’une incompétence fondamentale avec d’autres êtres différents, ce qui n’est la faute de personne, bien qu’elles aient tendance à juger que c’est la leur.
Et dans ces cas- là, les femmes sont prêtes à s’excuser de la place qu’elles occupent ; elles écoutent des gens leurs répéter qu’elles ne se comportent pas comme il faut, sans avoir compris que les chats, ni d’ailleurs les poules, ne font pas de nage sous marine.
Pour C.P. Estès, les femmes qui tentent de se plier pour prendre une forme qui n’est pas la leur, sont en général des femmes qui n’ont pas été maternées. C’est la mère qui apprend à sa progéniture ce qu’elle doit savoir en développant les talents innés de celle-ci.
Quand elle apprend à ses petits à chasser, elle ne leur apprend pas le b-a ba qu’ils ont dans leur gènes ; elle leur monter ce à quoi il faut faire attention et qu’ils ignorent, accroissant par la même leur savoir et leur sagesse innée. C’est pareil pour la femme en exil. Si comme le petit canard, elle est non maternée, son instinct n’a pas été aiguisé. Au lieu de quoi, elle apprend en essayant et en se trompant, souvent. Mais, elle n’abandonne jamais, et continue jusqu’à ce  qu’elle ait trouvé la trace, la piste, et qu’elle soit chez elle.

Mémoire garder et continuer envers et contre tout.. ou la leçon de l’araignée

Il y a en chacun de nous, une nostalgie de sa véritable nature, un phare qui nous guide vers notre terre pour le restant de nos jours, telle est la promesse que nous fait à toutes la psyché sauvage, en notre for intérieur.
C.P. Estès évoque le cas d’une personne qui, alors qu’ ayant atteint le fond et songeant au suicide, découvrit sous son porche une araignée qui tissait sa toile. Nous ne saurons jamais vraiment, ce qui la fit basculer, mais il semble bien que les choses de la nature sont souvent à même de soigner, surtout les personnes les plus simples et les plus accessibles.

Contempler une eau tranquille peut recharger nos batteries pour un mois
N’oublions pas que la nature sauvage va de l’avant, elle persévère. Ce n’est pas quelque chose que nous faisons, c’est quelque chose que nous sommes , et de manière innée. Nous avons beau être coupée de notre vie créatrice, ou rejetées par une culture ou une religion, ou exilées par notre famille, un groupe, ou sanctionnées pour nos actes, nos pensées, nos sentiments, notre vie intérieure sauvage continue, et nous avec elle.
Je voudrais ici enfoncer le clou avec le philosophe E. Tolle, quand il dit 

« je ne suis ni mes pensées, ni mes émotions, ni mes perceptions sensorielles, ni mes expériences. Je ne suis pas le contenu de ma vie. Je suis la vie. Je suis l’espace dans lequel tout se produit. Je suis la conscience. Je suis le présent. Je suis ».

Après avoir frôlé la mort, le petit canard ignore ce qui va advenir de lui et c’est là le moment le plus important de l’histoire : le printemps arrive, une vie nouvelle s’éveille, l’existence peut prendre un nouveau tour. Il faut tenir bon, envers et contre tout, pour votre vie créatrice et pour votre vraie vie, car telle est la promesse de la nature sauvage : après l’hiver vient toujours le printemps.
Pour l’auteure de « femmes qui courent avec les loups », c’est en prenant conscience de la blessure et en la mettant en mémoire, qu’on recommence à prendre de la vigueur.
Les femmes sont destinées à être florissantes sur cette terre, et non pas seulement à survivre. C’est un droit de naissance.
Un ami gynécologue avait coutume de dire : « laissez passer les émotions » à la femme en couches, qui se tortillait de douleur et se crispait de peur…désespérant dans ce travail d’accouchement qui n’en finissait pas.
Se laisser traverser, ressentir, éprouver, mais surtout ne pas s’attacher à la douleur psychique, être vigilante à ne pas laisser notre ego faire de cette épreuve de vie, une sorte de faire valoir…cela nous enfermerait dans une forme d’orgueil malvenu, qui n’ouvre en fait que sur un état de survie figé et sans perspective ouverte sur la vie… nous restons au bord de la rivière, et la rivière de la vie continue de couler sans nous.

Cultivons de l’empathie pour nous-même et avançons, encore et encore

« Au fond, que vous trouviez votre appartenance avec un groupe (comme le vilain petit canard) ou bien que vous vous ressentiez comme différente et restiez en marge, cela importe peu ». Chacun doit se garder en capacité d’une contribution originale dans son existence.
Et de conclure : « On vous a qualifiée d’insolente, d’incorrigible, d’insurgée, d’effrontée, de rebelle, de sans foi ni loi ?
Vous êtes sur la bonne voie. La femme sauvage n’est pas loin ».