Dans notre émission mensuelle “Autour du féminin” avec Katell Gut, on  philosophe autour de la féminité. Ce mois-ci, un conte japonais, L’ours au croissant de lune, nous apprend à apprivoiser rage et rancoeur. Ces émotions nous enferment ; les dépasser nous permet de retrouver joie et élan. 

L’émission s’appuie sur Femmes qui courent avec les loups, de Clarissa Pinkola Estès (éd. Le Livre de Poche, 2001), psychanalyste et conteuse et son analyse du Vilain petit canard d’Andersen. 

Les limites de la rage et du pardon avec le conte de L’ours au croissant de lune

par Katell Gut

Sous la tutelle de la Femme Sauvage, nous revendiquons l’antique, l’intuitif, le passionné ; cela nous permet de renouer avec notre capacité créative, et de vivre de manière cohérente, reliée, et si possible enrichissante avec soi et avec les autres. Mais la maîtrise des choses comporte un autre aspect, qui a trait à ce qu’on ne peut appeler autrement que la rage féminine. Une rage qu’il faut libérer, car si elle reste en nous, elle agit un peu comme un poison persistant.  Nous éprouvons le besoin de l’exprimer car elle est nuisible et déstabilisante. Il ne sert à rien de la réprimer : autant enfermer des flammes dans un sac de paille !
Il n’est pas bon non plus d’échauffer les autres et nous-même avec cette fureur (et toutes ces vieilles mémoires,rancunes et rancoeurs) en lien avec ce qui origine cette fureur interne.

Indésirables sentiments : rage, fureur qui deviennent rancune et aigreur

Nous voici donc avec une émotion forte, que nous n’avons, nous semble-t-il , pas demandé à ressentir. Cela ressemble beaucoup à ces déchets toxiques qui sont là, et dont personne ne veut. (exemple de l’inceste, plus fréquent qu’il n’y paraît, tel un vieux relent de droit de cuissage, que les tabous sociétaux n’ont pas réussi à endiguer…)

Pourtant, il existe quelques rares endroits où il est possible de s’en débarrasser ; il faudra aller loin (en soi) pour trouver où les enterrer.

Après cette introduction, C.P. Estès nous propose ici un conte japonais, intitulé : « L’ours au croissant de lune », qui peut nous aider à y voir plus clair en la matière, de telle sorte que cette rage qui nous ronge de l’intérieur, parfois tout au long de notre existence, trouve un espace où être déstructurée de telle sorte que la rivière de la vie puisse à nouveau s’écouler allègrement.

Il y est question d’une jeune femme qui se réjouit du retour de son mari, après qu’il ait participé à la guerre… je vais vous le conter à ma façon.

NB : je rappelle aux auditeurs et auditrices, que tous les personnages de ce conte, les différents rôles humains (l’épouse, le mari en colère et tourmenté, la guérisseuse), y compris les éléments animaux (l’ours) et matériels (les plats, la montagne, les branches des arbres, le poil, les rugissements, les actes posés…) appartiennent à la psyché de la jeune héroïne… un peu comme cela se passe dans nos rêves.

Pour fêter son retour, elle a mis les petits plats dans les grands, et préparé avec amour plein de mets succulents… mais lui, encore plein de tourments refuse d’y toucher et en lui demandant de le laisser seul, va se renfrogner dans la cabane au fond du jardin.

Homme traumatisé, femme déçue

Cela dure des jours et des jours, et elle n’arrive pas à l’apaiser ni à retrouver leur état harmonieux et amoureux d’avant sa confrontation à la guerre ; comme si les tourments vécus lors de cet épisode de sa vie l’habitaient au présent et en permanence ; genre arrêt sur image…une forme de survie, où la trace de la blessure traumatisante resurgit à toute occasion.. diraient les psy…

Commençant à douter qu’elle puisse arriver à des retrouvailles de qualité, par ces petits moyens, elle décide donc d’aller consulter une guérisseuse. Celle-ci lui confirme que c’est possible grâce à une potion, qu’elle va lui préparer…mais il lui manque un ingrédient, que seule la jeune femme peut lui fournir…

Il lui faudra monter sur la montagne à la rencontre de l’ours au croissant de lune, qui a sa grotte tout là-haut, et redescendre chez la guérisseuse avec un poil arraché à l’ours, à partir de cette tache de poils blancs en forme de croissant de lune, qu’il a sur sa gorge…

Pas facile, évidemment, mais tout de même l’espoir renaît dans l’âme bien trempée et bien décidée à recouvrer sa joie de vivre en couple, de la jeune femme.

Se confronter au corps 

Elle va donc s’engager dans une quête et gravir la montagne en chantonnant : « Arigato zaïshö » qui est une façon de saluer la montagne, et tout ce qui lui demande effort et dépassement de ses peurs, et qui signifie : merci de me laisser escalader ton corps….

Il lui faudra marcher longtemps sur un sentier pentu, parsemé de rochers et de ronces qui lui écorchent les chevilles, à travers la forêt où des branches d’arbres lui griffent les cheveux, et à chaque fois elle chantera : « Arigato zaïshö » ; elle rencontrera aussi des ombres flottantes et sombres, les « muen botoke » qui sont des esprits des morts sans famille, auxquels elle adressera des prières du genre : « je serai votre parente, je vous permettrai de connaître le repos ».

En continuant de grimper, elle finit par apercevoir la neige sur le sommet de la montagne, et elle dut affronter une tempête… mais elle ne renonça pas. Elle découvrit des crottes et sut que l’ours n’était plus très loin…

Apprivoiser la rage 

Il y aura un temps d’apprivoisement, où malgré sa peur de la bête sauvage et solitaire, elle ne reculera pas, et même s’approchera par palier jour après jour, de l’entrée de la caverne… défiant chaque jour un peu plus sa crainte devant le côté impressionnant de l’ours, de sa taille, de ses griffes, de son regard sauvage, et surtout de ses rugissements effrayants.

Chaque jour une petite gamelle où l’ours s’alimente … jusqu’au jour où elle ose rester sur place, sans aller se cacher, offerte à la vue de la bête… qui pourrait la dévorer d’un coup de gueule ou la broyer d’un coup de griffe….

Car quand il la vit : « il poussa un rugissement si puissant que les os vibrèrent dans le corps de la femme », est-il écrit dans le conte.

Elle trembla mais ne recula pas et le supplia de la laisser prendre un poil blanc de sa gorge… et celui-ci accepta, car elle avait été bonne pour lui… et lui dit : tu peux prendre l’un de mes poils, mais fais-vite, puis va-t-en (on n’a pas intérêt à prolonger le rapprochement entre sa conscience du quotidien et l’expérience de la rencontre à la part archétypale sauvage de l’inconscient…momentanément accessible.)

La femme remercia par des petits saluts et s’en retourna vers son village en dévalant la montagne à tout allure… en chantonnant « Arigato zaishö » pour remercier les arbres, de soulever leur rameaux à son passage, et en franchissant les rochers qui ressemblaient maintenant à de grosses miches de pain…

Vous noterez au passage combien l’environnement est en accord avec nos états d’âme… n’est-il pas ?

Elle alla chez la vieille guérisseuse et lui présenta le poil d’un blanc pur que celle-ci éleva vers la lumière, soupesa dans sa main et mesura avec son doigt en disant : c’est là un authentique poil de l’ours au croissant de lune… puis le jeta dans le feu, où il se consuma dans les flammes oranges avec de petits crépitements.

La jeune femme en fut offusquée, mais la guérisseuse lui adressa un doux sourire et lui dit « Eh bien ma fille, rentre chez toi avec cette compréhension nouvelle et suit la même méthode avec ton mari. »

Le contenu de cette histoire nous enseigne beaucoup de choses et j’invite les personnes qui sont habitées par des rages récurrentes de ce genre, qui les submergent sans crier gare, quand une circonstance du présent fait écho à une blessure non cicatrisée de leur passé, de lire ce conte en intégralité et les suggestions proposées par l’auteure. Elles trouveront là l’opportunité et les moyens d’un travail de guérison pour mener une vie plus allègre et ouverte sur l’avenir….

Cette histoire nous montre notamment que la patience vient en aide à la fureur, mais au delà, il nous faut comprendre ce qu’une femme (ou un homme) doit faire pour rétablir l’ordre dans sa psyché, et soigner par là même le soi en fureur.

Dépasser la question du pardon 

Je conclurai mon propos par cet extrait des commentaires de C.P.Estès, dans ces commentaires.

Comment savez-vous que vous avez pardonné ?

Eh bien, vous aurez tendance à éprouver du chagrin plutôt que de la fureur en évoquant l’événement, à être désolée pour la personne plutôt qu’à être en colère à son égard, ayant compris la souffrance qui a mené à l’offense.

Vous préférez vous tenir à l’écart de tout ça ;

vous n’attendez rien,

vous ne voulez rien,

vous n’êtes plus rattachée à l’événement comme si vous aviez une corde attachée à la cheville,

vous êtes libre de vos mouvements.

Sans doute l’affaire ne s’est pas terminée par un « ils furent heureux », mais il est fort probable que désormais, un nouvel « il était une fois », vous attend.

Quelques années en arrière lors d’une « soirée à thème au coin du feu », un soir d’hiver, à proximité de la bûche enflammée de l’âtre chez Jakez, au bar à Run ar Puns, nous avions évoqué et réfléchi ensemble (une quinzaine de personnes) sur le thème du pardon… et de ce que cela implique de travail sur soi, pour y accéder.

En ce temps-là, nous étions restés coincés dans un rapport de jugement et de culpabilité attribué à un autre, un alter ego, extérieur à soi, sur lequel on avait tendance à focaliser toute la responsabilité de l’affront…voire pire.

Il fallait d’une manière ou d’une autre que cet autre se décide à faire une démarche de « demander pardon », pour que le nœud de la colère puisse se dénouer enfin. Nous étions en quelque sorte encore enfermés dans un cercle de morale qui ne connaît que le bien et le mal et donc la cause et l’effet, la victime et le bourreau….et qui nous laisse dépendant du bon vouloir de cet autre, de méchant, de ce vilain, … sans espoir d’issu pour apaiser nos tourments personnels.

Aujourd’hui, grâce à ce conte, on va plus loin, et nous libère potentiellement puisque tout le travail du pardon va pouvoir se réaliser de soi à soi… d’une certaine manière, ce conte nous confirme que le « sauveur » est en nous (cf. la guérisseuse). On se rend compte que cohabitent étroitement la part bourreau (le juge, le désir de vengeance) et la part victime, (qui s’adresse à qui voudra bien « servir de crachoir »), pour justifier sa colère et sa rancoeur pour un événement qui remonte dans son passé, parfois des années en arrière… L’ego fonctionne avec une image de soi, qu’il élabore lui-même, au fil des événements et épreuves de vie que nous traversons ; l’image de soi en forme de victime , ou de juge, ou de sauveur peut nous coller à la peau, sans que nous en ayant même conscience.

Mais si, à l’instar de l’épouse de Barbe Bleue qui voit la petite clé, qui ne s’arrête pas de saigner et donc de témoigner de sa prise de conscience et de son éveil à une nouvelle compréhension de ce qui se joue en elle… nous pourrons nuancer le « triangle tragique »(cf. Karpmann) et devenir vigilant à passer du rôle de persécuteur (trice) à celui de puissant, du rôle de victime à celui de vulnérable (une dose d’humilité, et c’est gagné !!!) et du rôle de sauveur (souvent actif chez les conseillers (ères) en tout genre) en solidaire…