Dans notre émission mensuelle “Autour du féminin” avec Katell Gut, on  philosophe autour de la féminité. Ce mois-ci, on passe “Blanche-Neige” au filtre de l’étude des personnages et des sentiments qu’ils éprouvent, pour en apprendre davantage sur la maternité, la conjugalité… 

Blanche-Neige : analyse des personnages, des sentiments qui les traversent et du rapport entre la jeune fille et le Prince charmant

Par Katell Gut

J’ai choisi d’explorer un conte bien connu de tous via mes propres références, car cette histoire ne figure pas dans le livre de Clarissa Pinkola Estès Les femmes qui courent avec les loups, qui servait jusqu’ici de socle à l’émission. Les thèmes de l’envie et de la jalousie, qui sous-tendent l’histoire me paraissait importants et initiatiques pour notre propos « autour du féminin ».

Personnages et facettes de la psyché humaine

Ce conte met en scène 4 personnages essentiels, qui constituent des facettes récurrentes dans la psyché humaine. Envisageons le déroulement du conte en focalisant avant tout notre attention sur ces personnages.

Une figure de belle-mère pour idéaliser la maternité

Pour commencer l’histoire apparaît le reine-mère. Sur la scène du théâtre des contes, c’est sous la forme de belle-mère qu’elle entre en scène. Dans la toute petite enfance de l’héroïne, le père s’est remarié, la mère biologique étant décédée… ainsi les vertus d’amour bienveillant sont protégées, les comportements de jalousie et de méchanceté étant pris en charge par un personnage de substitution.« miroir, miroir, dis moi qui est la plus belle du royaume… ?».

Dans le conte la marâtre intervient par deux fois pour tenter de mettre fin à la vie de Blanche-Neige, une première fois en Reine-mère déléguant à un chasseur sa volonté de se débarrasser de sa rivale, et une deuxième fois sous la forme déguisée en vieille femme, genre sorcière, en lui présentant un panier de pommes empoisonnées. Mais, elle échoue à chaque fois, car c’est le destin de notre héroïne… à chaque fois, on voit intervenir un homme, fasciné par la beauté et qui joue un rôle de sauveur pour notre « pauvre victime ».

Le chemin à parcourir pour Blanche-Neige (symbole de l’innocence avec la couleur blanche et de sentiments cachés sous une couche de neige) sera de réussir à se mettre à distance des sentiments mortifères de jalousie et d’envie dont elle est l’objet…pour gagner confiance en elle et devenir à son tour une princesse puis, qui sait, une reine dans les bras d’un futur prince charmant…

Quand elle fuit dans les bois, elle reste en vie, car le chasseur qui l’accompagne va désobéir aux ordres, en présentant le cœur d’une biche en lieu et place du cœur de notre héroïne… On notera ici, qu’une transgression permet à la vie d’aller de l’avant et comme dans l’histoire de Barbe-Bleue, et permet à la construction psychique de s’élaborer dans la liberté d’être soi…

On notera que lorsque la Reine-mère revient à la charge sous la forme d’une sorcière, qui propose une pomme empoisonnée à notre héroïne, celle-ci est restée encore un peu trop candide sur ce coup-là, et va tomber dans le coma. II faudra la force de bienveillance des 7 nains et l’arrivée du prince charmant et de son baiser salvateur, pour rendre la vie à la belle endormie.

7 nains : 7 facettes de Blanche-Neige 

Une fois dans les bois, Blanche-Neige fait la rencontre des 7 nains…qui  représentent 7 aspects de la psyché ou autrement dit 7 forces psycho-émotionnelles qui habitent chacun d’entre nous ; il est juste de les reconnaître en soi, en prendre conscience, pour les équilibrer entre elles, si l’on veut se sentir vivant et créatif dans son existence.

Le travail pour passer de la petite fille soumise à la loi du parent à la jeune femme prenant conscience d’elle-même, se fera à l’aide des 7 petits nains… qu’ils en soient ici remerciés ! Ils représentent les forces psychiques qui vivent en nous et qu’ils nous faut appeler à notre conscience.

Amusez-vous à vous rappeler les noms de ces 7 personnages, qui habitent une chaumière au fond des bois, très au profond de la psyché….

Les 7 nains du contes représenteraient symboliquement 7 aspects de la psyché, qui participe à la vie quotidienne de chacun d’entre nous et qu’il est justifié de reconnaître en soi consciemment, puis de travailler à équilibrer entre eux, si nous voulons nous sentir vivant et créatif dans notre vie au quotidien…et dans une perspective de solidarité collective.

Dormeur / corporel / santé par la récupération dans le sommeil / +

Atchoum / corporel / maladie / –

Rêveur / émotionnel / en contact avec son imaginaire /+

Timide / émotionnel / en retrait / –

Prof /intellectuel / conseilleur / +

Grincheux /intellectuel /critique / –

Joyeux qui est au centre psychique pour vivre allègrement…

 

Envie et jalousie 

Envisageons le conte en focalisant sur les sentiments mis en scène par ce conte

La jalousie, c’est à l’aide des notions de « mimétisme et du bouc émissaire » selon le philosophe René Girard, que je vais l’approcher.

Qui dans sa vie, n’a pas expérimenté ce sentiment ravageur d’envie de ce que l’autre possède, et qui lui manque ? Peu de personnes en effet, car c’est un passage naturel et obligé de la petite enfance et de notre construction psychique humaine, où les rivalités entre frères et soeurs, copains et copines, sont légion. Plus on avance en âge, plus ces rivalités s’expriment en rapport avec d’autres désirs, comme dans les histoires de couples, ou les rivalités de poste de travail ou de carrière…etc.

René Girard, philosophe français ayant vécu une bonne partie de sa vie aux Etats Unis, et décédé depuis peu, a élaboré une hypothèse où il argumente que ce désir qu’il qualifie de mimétique fait partie intégrante de la psyché humaine… et qu’il porte en lui le germe des guerres et rivalités collectives depuis que l’homme existe.

Cela démarre par une projection d’amour et d’admiration pour une autre personne (frère, cousin, camarade de classe…), souvent quelqu’un proche de soi et qui vous est cher. Cela révèle un désir profond de grandir qui se manifeste par l’imitation d’un modèle qu’on s’est choisi.

Celui -ci ou celle-là possède quelque chose (une voiture rouge, un train électrique, une intelligence brillante, une beauté physique…que sais-je encore) qui vous fait envie, car l’objet s’est paré à vos yeux des qualités ou des propriétés de la personne.

Selon un terme peu usité : vous êtes tombée dans la convoitise parce que vous voulez ressembler à celui que vous désirez…il y a dernière tout cela, une sorte de confusion entre la chose et l’être… entre la forme et le fond , et vous croyez qu’en possédant l’objet de convoitise toute votre vie va en être améliorée… c’est en fait un piège de votre ego, une confusion mentale profonde, qui vous fait vous identifier à une image extérieure à vous… et vous éloigne de votre moi intime et profond… tout dans l’apparence et si peu dans le fond. !

Le propriétaire de l’objet convoité, veux garder ce qu’il considère sa propriété privée et la rivalité est en place… souvent elle prendra une forme violente avec cris, coups et toute sorte de type d’agression. La plupart du temps , la rivalité persiste entre les protagonistes, même quand ils ont oublié la cause de cette rivalité.

Bien évidemment, tout un chacun sait qu’il est plus simple de s’approprier ce qui est dans les mains d’autrui, voire de tricher pour obtenir une bonne note…que de travailler sur soi pour grandir et devenir réellement un bon élève ; Il est plus difficile de devenir un être en voie d’accomplissement en développant sa beauté intérieure plutôt qu’être une jolie femme, qui tient à rester toute la durée de son existence, la plus belle du royaume… en passant par des régimes, du botox ou que sais-je encore…non ?

Dans ses écrits, quand R. Girard développe ce concept du mimétisme à une échelle sociologique et plus globale, on se rend compte qu’il y a là matière à rivalités entre états, nations, et un germe évident pour des guerres quand un pays s’approprie une colonie ou une zone fertile (ex «vous   n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine… »). Ce sont bien un ensemble d’humains qui déclenchent les guerres et les massacres en tout genre depuis la nuit des temps, non ?

On se souviendra de l’histoire d’Abel tué par Caïn, dans l’ancien testament comme un mythe fondateur pour des siècles et des siècles… et voilà comment un fratricide annonce le rapport des humains entre eux !

Quand une crise est bien enclenchée, nous dit René Girard, il faut en sortir avant qu’on se soit tous entre-tués et c’est à ce moment qu’intervient le concept de bouc émissaire…pour créer une décharge salvatrice, comme le fait un para-tonnerre pendant un orage.

Une personne (par exemple Blanche-Neige) ou un groupe humain (par exemple les juifs… les noirs… les guérisseuses sous l’Inquisition) va focaliser sur lui, toute la charge d’agressivité, et permettre pour un certain temps d’apaiser l’onde d’agressivité et de colère… mais cela ne dure qu’un temps, car le désir mimétique, telle la jalousie de la Reine-Mère, ou la charge antisémite ou raciste, est toujours sous-jacente ; quelques années plus tard, ça repart, comme en 14, si j’ose dire.

Il me faudrait plus de temps, pour expliquer pourquoi les juifs, pourquoi les noirs, pourquoi les femmes font de si bons boucs émissaires… mais cela nous entraînerait trop loin de notre propos.

Toutefois, si vous lisez des textes de R.Girard, vous comprendrez que sans un travail psychique profond sur nous-même, où notre ego et nos identifications à notre personnalité et à notre imagerie mentale sont sérieusement remis en cause, nous ne réussiront jamais à passer du désir mimétique et des projections sans fin sur l’extérieur, à des relations apaisées et à une solidarité collaborative et créative, dans un esprit de fraternité et un sentiment d’égalité entre humains.

Pour R. Girard, ce n’est pas une impossibilité, mais un potentiel qui vit en chacun de nous et que chacun peut choisir de travailler pour réaliser un retournement psychique, salvateur à l’échelle individuelle et donc aussi collective.

 

Blanche-Neige et le prince charmant

Le dernier volet de mon étude porte sur la notion de «  prince charmant ».

Il la découvre dans un cercueil en vert (transparent), endormie, et si belle…. il tombe aussitôt amoureux. Il se penche et grâce à un baiser déposé sur les lèvres de la belle, il l’éveille à la vie…. puis ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants…

Le concept du prince charmant qui s’est imprimée en nous à la lecture des contes, nous a rendue toutes et tous plus ou moins romantiques et sentimentaux.

Pour autant, le fameux Prince charmant, de même que la jolie princesse charmante, peuvent se révéler beaucoup moins charmants(es) dans la réalité vécue…

Entre rêve et réalité, il y a un espace… à conquérir par la conscience de soi et de son rapport au monde.

Nous constatons souvent qu’à prince charmeur, princesse sous emprise… et à princesse séductrice, prince piégé….

Ne serions nous pas chacun pour sa part, en partie responsable de nos alliances, de nos relations amoureuses, de nos choix dans nos relations amicales?

Donc le fameux ‘ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants », risque de tourner au vinaigre plus souvent qu’à son tour…et notre époque le dit haut et fort, ces derniers temps.

Pour donner à une rencontre une meilleure chance d’être harmonieuse et épanouissante, il me paraît indispensable de se connaître soi-même, en réduisant le plus possible la part de non conscient dans l’image qu’on porte sur soi. Comme le dit Michel Odoul, la part consciente de soi ressemble à la partie émergée de l’iceberg, et la part non consciente est tellement plus importante…et peut déclencher de vraies catastrophes, si l’on n’y prend pas garde.

Explorer la partie immergée de l’iceberg constitue un vrai travail, et je vous invite à découvrir l’apport contemporain et très pragmatique d’une certaine Byron Katie, pour cheminer dans ce sens.

Reste qu’il faut forger pour devenir forgeron, et que les expériences vécues constituent un espace-temps remarquable pour donner une réponse au fameux « qui suis-je ? ». Mais encore faut-il prendre la peine d’en tirer les leçons sans projeter toute la faute de ce qui ne va pas, sur l’autre.

C’est le beau travail d’une existence pour chacun, qui donne du sens à nos vies et nous permet de nous percevoir responsable et acteur dans notre quotidien.

Dans le monde contemporain, des outils de travail sont à la portée de chacun, par les médias, et via le grand et gentil travail de gens comme : une Byron Katie (pour la prise de conscience de sa part de responsabilité en toute chose), un Marshall B. Rosengerg (pour une communication non violente et une ouverture à la bienveillance et à l’empathie), et de tant d’autres protagonistes d’un travail sur soi pour encourager une communication de qualité entre les êtres et le monde vivant.

Mes compagnons de route ont été par exemple :

  • José Miguel Ruiz avec les « 4 et 5 accords toltèques »,
  • Jacques Salomé avec ses conseils d’hygiène dans la communication,
  • Karpmann avec son « triangle de Karpmann ».

et il en existe bien d’autres…

Chacun de nous devra en ce qui le concerne s’informer, et choisir ses alliés sur ce chemin d’évolution, et enfin, pratiquer et pratiquer encore et au mieux dans sa vie, les suggestions de tous ces bienfaiteurs de l’humanité.

Triangle de Karpmann

Chacun porte en soi un système triangulaire de 3 rôles, qu’il exprime à tour de rôle, à tout moment, et le plus souvent sans en avoir conscience.
Quand il se comporte en victime ( et je me plains et je me plains et je cherche quelqu’un qui m’écoute…) au lieu de chercher en soi des solutions à mes difficultés. Ainsi, à force d’avoir souffert, d’avoir compris des choses dans son vécu, il est devenu une sorte de conseilleur (se) avisé(e)et parfois même va se prendre pour un thérapeute …
Ainsi, il va pouvoir jouer au sauveur (mais bien sûr je sais moi, ce que tu dois faire pour aller mieux, et le voici parti à proposer moult conseils divers et variés, que l’autre s’empresse évidemment de ne pas écouter et le plus souvent de ne pas mettre en pratique). Tout ce verbiage, sans s’apercevoir qu’il se met simplement à la place de l’autre… Il ne réalise même pas qu’il ne vit plus sa vie, mais celle de l’autre, et qu’au passage, de surcroît, il empêche cet autre de vivre la sienne, de vie…en allant à la recherche de ses propres réponses….Quand réalisera-t-il que tout cela ne rime qu’à se mettre en scène pour son propre compte, que ce n’est qu’une projection mentale, bien inutile, voire nuisible…
et c’est ainsi, que de sauveur, il est devenu persécuteur… car on ne prive pas les gens des expériences qu’ils ont à faire pour évoluer…non ?

Karpmann nous suggère de transformer le réflexe de victime en sentiment de sa propre vulnérabilité, le réflexe de sauveur en comportement de solidarité, et le réflexe de bourreau-persécuteur, en sentiment de puissance et de force en soi.

En conclusion, pour devenir une princesse et un prince vraiment charmant, au moins agréable à vivre pour soi et pour les autres, il nous faudrait être vigilant à ne pas se mêler des affaires des autres (écouter avec bienveillance sans prendre en charge la problématique de l’autre, être sociable, oui, faire du social, non….,comme me le disait un ami précieux).
Il faudrait davantage veiller à prendre en charge ses propres affaires de manière responsable et consciente…
Et, se dire avec humilité et une dose d’humour, en cas d’échec…encore raté !
Puis, repartir vers une nouvelle expérience, un nouveau challenge, sans baisser les bras et en confiance pour ce que la vie place sur notre chemin.