Qu’il s’agisse de ressources naturelles pour se nourrir, se chauffer ou se loger, ou de ressources humaines, comment envisageait-on la gestion, les éventuelles pénuries ou les conflits d’usages du Moyen Âge à nos jours ? Réponse avec deux historiens du pôle universitaire de Quimper : Arnaud Ybert et Pierre Martin.

Arnaud Ybert est maître de conférence en histoire de l’art

Pierre Martin est professeur d’histoire moderne ; auteur de D’une rive à l’autre. Passages, bacs et passeurs en Bretagne du XVIe siècle à nos jours, et Le Finistère, patrimoine insolite parus en 2021 aux éditions Sutton.

Les ressources en tant qu’objet d’histoire peuvent être entendues au sens large : ressources naturelles comme le bois et la pierre, l’eau ou les aliments tels que les poissons, mais aussi les ressources humaines, indispensables à l’extraction des ressources naturelles ou à la construction d’édifices, sans oublier d’autres tâches comme la guerre. On peut même concevoir les paysages comme des ressources, d’agrément, qui faisaient le bonheur des adeptes du Grand Tour dès le XVIe siècle.

Le bois et l’eau sont parmi les ressources naturelles les plus exploitées, le bois pour son apport en énergie comme pour la construction, mais l’eau également, à la fois comme “aliment” indispensable directement (en boisson) ou indirectement (pour l’agriculture), comme milieu (habitat pour la ressource piscicole), voie de transport (navigation) ou source d’énergie (moulins à eau).

Les conflits d’usages

La question historique des ressources disponibles peut être abordée sous l’angle des pénuries mais aussi celui des conflits d’usage. Ainsi, dans le cas des ressources piscicoles, les activités industrielles génèrent très tôt des pollutions : les tanneries de cuir ou même le traitement du lin (dont les particules déversées dans la rivière étouffent les alevins), sans oublier les proto-industries minières (plomb argentifère) et l’industrie papetière (Bolloré sur l’Odet). Il y eut (et il y a encore) à trancher entre le maintien de la continuité écologique des rivières pour permettre le passage des poissons migrateurs et la construction de barrages ou de biefs pour les moulins…

Les forêts, aux multiples usages, sont aussi très tôt le théâtre de frictions entre exploitation du bois de chauffe, du combustible pour l’industrie du fer ou du verre, sélection du bois de construction, chasses, pâturages des animaux… dès le XIIIe siècle, il apparaît nécessaire de “gérer” ces lieux et la ressource en bois par de grandes législations locales ; gestion qui atteindra une ampleur nationale sous le règne de Louis XIV, du fait de la construction d’une vaste flotte royale.

De la notion, variable, de pénurie

La pierre, matériau très utilisé, n’est pas en soi menacée de pénurie, sauf pour certaines pierres nobles (calcaires et marbres, pour la Bretagne). Les sous-sols sont riches, la quantité géologique est là. Mais c’est l’extraction qui demande énergie et ressources humaines et qui impose un usage parcimonieux des roches. Ainsi, le remploi lapidaire est courant : on réutilise pour de nouvelles constructions les pierres d’anciens édifices parce qu’elles sont disponibles et pour des raisons économiques, même s’il s’agit aussi parfois de s’approprier le caractère sacré et prestigieux des bâtiments du passé.

Dans le cas du poisson, la disette est étudiée à partir du XVIIIe siècle car ses répercussions sont… militaires ! Qui dit moins de poisson dit en effet moins de pêcheurs et donc moins d’hommes aptes à servir dans la marine de combat.