Les requins-taupes communs passent par les eaux côtières bretonnes et parfois s’y installent comme dans le Trégor où Sandrine Serre, doctorante au Lemar, les suit depuis quelques années pour en savoir davantage sur leur écologie et leurs déplacements.

Sandrine Serre, doctorante au Lemar

 

Les fantasmes autour des requins sont nombreux, les connaissances scientifiques restent limitées. On ignore encore beaucoup de choses de ces animaux. Pourtant, il est intéressant de les étudier car en tant que prédateurs au sommet de la chaîne alimentaire ils absorbent notamment beaucoup de polluants ou souffrent de la disparition des autres espèces de la chaine alimentaire. On parle d’espèce parapluie, qui indique bien l’état de santé d’un milieu naturel.

Nous avons trop mangé le requin taupe

Le requin taupe commun a plusieurs noms : Lamna nasus pour les scientifiques, mais aussi veau de mer, maraîche pour les pêcheurs et poissonniers… Sa chair retient moins l’urée que d’autres requins et est donc plus appréciée ; pour cette raison, le requin taupe a été beaucoup pêché et l’espèce est en danger d’extinction. Sa pêche est interdite depuis 2010 dans l’Union européenne, même si les scientifiques comme Sandrine peuvent avoir le droit de capturer ponctuellement des spécimens pour leur aposer une balise afin de les suivre.

Le programme auquel participe Sandrine Serre est mené par l’APECS – association qui étudie et protège les requins et les raies – en collaboration avec le Laboratoire des sciences de l’environnement marin (LEMAR), une unité de recherche qui rassemble UBO-CNRS – Institut de recherche pour le développement et Ifremer). La thèse de Sandrine a pour titre :  » Rôle fonctionnel des zones côtières pour l’écologie du requin taupe (Lamna nasus) : application à la zone côtière du Trégor « .

Une espèce baladeuse, amatrice d’eau fraiche

Ingénieure agronome de formation, Sandrine Serre a étudié le plancton puis s’est tournée vers les mammifères et les oiseaux des mers mais elle a aussi été adhérente de l’Apecs pendant plusieurs années et connaissait donc les requins. Ce qui passionne Sandrine, ce sont les déplacements en trois dimension et donc ce sont les requins taupes du Trégor qu’elle suit dans le cadre de sa thèse.

Plutôt trapu et impressionnant (il peut mesurer jusqu’à 3 mètres), Lamna Nasus ressemble un peu à son cousin le requin blanc et il n’a rien de dangereux pour les humains. Il vit dans la zone de profondeur des eaux de 0 à 200 mètres, partout dans le monde sauf en Pacifique nord. Il apprécie les eaux tempérées entre 5 et 10 degrés. Il peut réguler sa température interne (ce qui est rarement le cas des requins). On croise donc des requins taupes en mer au large de nos côtes, notamment quand on est pêcheur. Ils apprécient les maquereaux, merlans, tacauds qu’ils avalent entiers, parfois en sautant hors de l’eau.

Une gestation en intérieur

Les requins taupes peuvent faire de grandes migrations avec retour vers les « talus » continentaux en période de reproduction (fin d’été). Le mâle immobilise la femelle en mordant une de ses nageoires pectorales et introduit son sperme avec un de ses deux ptérygopodes (une sorte de nageoire spécialisée).

Ovovivipare, la femelle garde ensuite les œufs fécondés dans son utérus pendant 9 mois et elle met bas 2 à 5 « petits adultes » de 60 à 90 cm. Ces derniers sont donc totalement autonomes à la naissance. Ils peuvent à l’occasion se faire dévorer par d’autres requins mais ils n’ont pas de prédateurs spécifiques (à part les humains). On estime que les requins taupes de l’hémisphère nord peuvent vivre jusqu’à 30 / 40 ans.

Le mystère des femelles installées au large du Trégor

En étudiant les requins taupes communs du Trégor, Sandrine et ses collègues ont eu la surprise de ne croiser ou capturer que des femelles. Pourquoi ? Etant donné que les spécimens étudiés ne portaient pas forcément de petits (certaines avaient mis bas plus tôt dans l’année), les hypothèses portent sur une ségrégation volontaire des femelles pour « échapper » aux mâles trop intrusifs. Toujours est-il que, si certaines ont parfois quitté momentanément les lieux, ces dames se plaisent en Trégor car elles y sont revenues sans trop s’en éloigner.